• Dr Julien Drouart

Rudi Dutschke, l'alternative politique manquée

Dernière mise à jour : 8 janv.

Figure iconique du mouvement étudiant dans les années 1960, Rudi Dutschke a marqué toute une génération par son charisme et sa recherche d'une troisième voie, entre capitalisme et communisme.


Un esprit réfractaire


Rudolf Dutschke, appelé Rudi, était une figure emblématique du bouleversement moral et politique que traverse l’Allemagne de l’Ouest dans les années 1960. Né pendant la Seconde Guerre mondiale, il grandit ensuite dans la Zone d’occupation soviétique, non loin de Berlin-Est. Sa conscience politique se développe très tôt à l’adolescence. Il s'oppose notamment à la remilitarisation de l’Allemagne. En outre, il porte un regard très critique sur l’amnésie collective quant au passé hitlérien.


Au terme de ses études secondaires en 1958, il refuse d’effectuer le service des Armées. Sa conduite l’empêche de poursuivre un cursus universitaire en RDA. Il profite alors de la relative perméabilité des frontières pour reprendre des études à Berlin-ouest. Dans un même temps, il s’exerce au métier de journaliste sportif dans la presse locale. Il finit par s'installer définitivement à Berlin-Ouest. Peu après le début de la construction du Mur, il entame des études de sociologie à l’Université libre.


L'apport théorique

Rudi Dutschke a longtemps étudié à la Freie Universität de Berlin.
Un intellectuel brillant

Dutschke s’initie alors à la philosophie existentialiste. Il tombe rapidement sous l’influence des penseurs de l’ « École de Francfort ». Il se penche sur la théorie critique de Max Horkheimer et réfléchit la déconstruction de Martin Heidegger. Surtout il pense le renouveau des structures sociales dans la société industrielle grâce à l’œuvre d’Herbert Marcuse.


Sans en rejeter les principes économiques et philosophiques, Dutschke constate l’échec de la théorie marxiste. Il remet en question la prépondérance du prolétariat ouvrier dans le processus révolutionnaire. Pour lui, l’avant-garde sera la jeunesse intellectuelle. Car la génération de Rudi Dutschke n’a connu ni la guerre, ni le régime ancien. Elle arrivait à maturité et rejetait les codes traditionnels, l’autoritarisme et les hiérarchies présentes dans tous les rapports sociaux, c’est-à-dire à l’usine et au travail mais aussi à l’école et dans la famille. Partisan d’un socialisme non-autoritaire, il se rapproche des idées situationnistes. En 1964, il intègre la direction politique de l'Union socialiste allemande des étudiants.


Les opportunités politiques


Le mouvement étudiant profite de la conjoncture de deux facteurs d’importance. Tout d’abord, la conduite de la Guerre Froide en Amérique du Sud et surtout dans le Sud-Ouest asiatique fait prendre conscience à Dutschke et à d’autres que le processus révolutionnaire auquel ceux-ci aspirent ne pourra qu’être mondial. Le dogme stalinien d’un socialisme limité à un pays est remis en cause par ce vœu d’internationalisme. Il s'agit de la renaissance d’un romantisme d’extrême-gauche que l’on qualifierait de « tiers-mondiste ».


Ensuite, l’arrivée d’une Grande Coalition au pouvoir en Allemagne de l’Ouest en 1966, rassemblant les sociaux-démocrates du SPD et les chrétiens-démocrates de la CDU, exacerbe le débat politique. La conjoncture oppose ceux qui refusent l’immobilisme et les autres qui souhaitent le statu quo.


Orateur hors-pair et doté d’un charisme flamboyant, Dutschke sait électriser les foules. Rapidement, il se pose en dirigeant d’une opposition extra-parlementaire. Il engage le mouvement étudiant ouest-allemand dans la lutte contre la guerre au Vietnam et contre la présence d’anciens nazis jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Son activisme lui vaudra une campagne calomnieuse et une chasse aux sorcières de la part d’une certaine presse. En avril 1968, une tentative d’assassinat sur le Kufürstendamm à Berlin le blesse grièvement. Cet événement marque son retrait de la vie politique, au moins jusque dans la seconde moitié des années 1970.


Repenser la révolution

Rudi Dutschke savait électriser les foules par son aura et son talent rhétorique.
Un orateur charismatique

Dutschke est un internationaliste qui ne délaisse pas la question nationale. Il se réclame du marxisme mais ne croit pas au rôle historique de la classe ouvrière. Il condamne avec véhémence la guerre impérialiste, les injustices sociales et le refus de l’ancienne génération d’assumer ses responsabilités. Pourtant, jamais Dutschke n’encourage à la désobéissance civile, à la lutte armée ou plus généralement à la violence.


Ce refus de l’action directe ne doit pas être vu comme un aveu de faiblesse. Ce n'est pas non plus la marque d'une accoutumance aux milieux petits-bourgeois intellectuels et universitaires. Dutschke croit profondément au légalisme. Il accepte le cadre imposé par le capitalisme dans la mesure où celui-ci permet une refonte du système une fois les marches du pouvoir atteintes. En ce sens, sa pensée structuraliste le rapproche plus des théories gramsciennes que marxistes. Autre facteur explicatif : Rudi Dutschke est profondément croyant. Il considère les principes révolutionnaires (et non marxistes) comme le prolongement des idéaux du christianisme. Son fils Hosea-Che rend ainsi hommage au prophète d’Israël Hosea et au Che Guevara.


Bientôt les années de plomb


La tentative d’assassinat puis l’exil de Rudi Dutschke prive l’Allemagne de l’Ouest d’un débouché politique qui aurait pu amener la société à se moderniser pacifiquement. En effet, c’était perdre un personnage certes charismatique mais aussi brillant intellectuellement, à un moment où la voie démocratique annonçait l’élection prochaine d’un Willy Brandt qui justement fera le travail de repentance vis-à-vis du passé nazi de l’Allemagne. Un Rudi Dutschke, même en dehors de la Représentation nationale, aurait eu un rôle actif dans cette transition et tenté un consensus plus large pour réconcilier la Nation. Peut-être.


Mais en conséquence de l’attentat de 1968, le mouvement étudiant éclate et une minorité se tourne vers l’action directe avec les Tupamaros et la Fraction Armée Rouge. Les années 1970 seront les années de plomb. D’autres en revanche poursuivent leur engagement démocratique. Ils fondent en 1979 le parti politique Die Grünen.


Rudi Dutschke sera l’un des membres fondateurs du parti vert. En revanche, il ne se sera jamais remis des blessures contractées en avril 1968 à Berlin. Les suites de ses séquelles provoqueront sa mort en décembre 1979. S'il n'a pas passé toute sa vie à Berlin, il reste un enfant du pays, symbole fort et emblématique d'une époque de transition.

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