• Dr Julien Drouart

Designpanoptikum Museum : le surréalisme au contact de l'artiste

Dernière mise à jour : 8 janv.


Le DesignPanoptikum est une grande réussite.
Un visuel à la fois effrayant et merveilleux.

Le Designpanoptikum Museum fait partie des expériences déroutantes qui font débat. Consacré au surréalisme, il ne laisse pas indifférent : on adore ou on déteste.


Une visite au Designpanoptikum Museum est facultative. C'est aussi un coup de cœur personnel.


Dans son premier Manifeste, le Français André Breton théorisait le courant surréaliste en affirmant la suprématie de l’inconscient dans l’interprétation d’une œuvre et la dimension volontariste d’un mouvement censé bouleverser l’individu dans ses représentations. Dès 1924, l’essayiste caractérisait le maître-mot du surréalisme : la rupture. Rompre avec le confort et les certitudes qu’offre l’habitude.


Parce que le surréalisme réclame un engagement entier pour changer le monde, il s’approprie rapidement les pensées rimbaldiennes, marxistes et freudiennes qu’il fusionne dans une même dynamique. Il faut rejeter les interdits imposés par la morale et se soustraire aux valeurs reçues. Pour favoriser l’automatisme psychologique, le rêve prend une place toute particulière et l’association du réel et de l’imaginaire pose les bases d’une réalité absolue voire transcendantale.


Certains surréalistes connaissent une renommée internationale : les Montres molles de Salvador Dali ; la Trahison des images de René Magritte et son fameux « Ceci n’est pas une pipe » ; Pablo Picasso lui-même rompt avec son art pour devenir un compagnon de route du mouvement. Leur art est subversif et provocateur. Cela ne signifie pas forcément un engagement ancré à gauche, anarchiste ou révolutionnaire ; certains se revendiquent de l’anarchisme de droite.


A Berlin, un musée privé tente depuis 2010 d’initier les visiteurs au surréalisme. Un pari osé et un parti pris d’autant plus risqué que le courant artistique demeure controversé car extrêmement clivant.


Ce capharnaüm sans queue ni tête ?


Un musée tout petit attend le visiteur. En guise de mise en bouche, le propriétaire vend son produit. Il le vend bien, très bien même. Il présente quelques objets retouchés ou non qu’il s’amuse à détourner. Un jeu de questions/réponses débute jusqu’à ce que le visiteur convaincu se décide à payer le prix fort pour entrer dans les lieux d’exposition.


Une fois le portique passé, l’incompréhension et le doute surgissent. Dans les quelques chambres que compte le musée, des centaines d’objets étrangement amassés sans aucune cohérence apparente. Ces objets de toutes provenances, de toutes utilités, datent principalement des années 1940-60. Des fauteuils de coiffeur ou de dentiste, des appareils de reproductions photographiques gigantesques.


Certes, une certaine touche artistique est présente mais elle effraie car elle détourne des usages communs et nous les rend méconnaissable, inconnu et donc effrayant et monstrueux. L’ambiance steampunk est prenante. L’artiste-propriétaire du musée se joue de nos représentations et nous conduit à repenser l’objet, à laisser notre imagination et notre fantaisie l’emporter sur la raison et les connaissances acquises. Une simple poignée de porte devient un engin futuriste, un instrument de torture ou un élégant apparat.


Les objets ne sont pas de quelconques reproductions : ils sont beaux dans leur conception ; fonctionnels dans leur réalisation. Leur design se trouve ainsi détourné et prend une toute autre signification ; celle que le visiteur leur donnera. En effet, il n’y a ni d’explication écrite, ni placard informatif tandis que les « œuvres » ne sont pas ordonnées par salles thématiques. Beaucoup seront déçus d’avoir eu la liberté de voir. Mais comme bien souvent avec le courant surréaliste, il importe d’écouter s’exprimer l’artiste.


Une expérience phénoménale cassant les codes établis


Sigmund Freud ne partageait pas les accusations de maladie psychique à l’encontre du courant surréaliste dans la presse écrite traditionnelle. En revanche, il n’a jamais caché son détachement et parfois même son agacement à voir certaines de ses idées annexées et sa personne « déifiée » par ce même courant. Peu avant sa mort, il rencontra Salvador Dali qui lui présenta certaines de ses œuvres en développant la puissante connexion entre l’art et la psychanalyse. L’expérience fut telle que Freud dût reconnaître que, finalement et au contraire de ses propres préjugés (sic !), les surréalistes n’étaient pas ces fous intégraux qu’il croyait être.


Le Designpanoptikum Museum est l’œuvre d’un homme seul. Cet artiste russe, qui a grandi en Union soviétique et fui le service militaire dans son pays, rejette les hiérarchies, casse les normes établies dans l’univers finalement très fermé des musées et revendique son implication totale dans la vie de son établissement : il endosse à la fois les rôles de curateur, caissier, muséographe et surtout de guide-conférencier. Son franc-parler, son accent, sa prestance bourrue et intrusive bousculent le visiteur et peuvent l’effrayer. Il paraît déjanté, sans doute ne l’est-il pas, mais c’est en acceptant l’écoute et l’échange que l’espace cesse d’être un lieu d’exposition pour devenir un musée.


Les codes sont en rupture complets avec les musées d’art classiques, tant dans la forme que dans la présentation. En cela, l’artiste réussit parfaitement à « muséaliser » le courant surréaliste et le rend accessible au visiteur, si ce dernier accepte la rupture qui l’attend.


Atouts

  • La délicieuse ambiance de laboratoire scientifique d'antan

  • Une disposition des objets jouant sur les sens et l'imagination

  • Un artiste engagé auprès des visiteurs

Limites

  • Un prix d'entrée élevé

  • Les nouveaux locaux désormais dans le quartier Saint-Nicolas

  • Logiquement, des horaires d'ouverture très restreints

Pour aller plus loin

54 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout