• Dr Julien Drouart

Alec Empire, l'émeute musicale de l'après Réunification allemande

Dernière mise à jour : 15 juil.

Fondateur du collectif Atari Teenage Riot, Alec Empire est un personnage clef du Berlin des années 1990. Un acteur politique dans un contexte de renouvellement des identités allemandes.

Années 1990 : Berlin se réinvente

Alec Empire est une bête de scène
Un charisme ténébreux

La chute du Mur et la disparition de l’État est-allemand ouvrent à Berlin une période trouble. Les champs des possibles se multiplient enfin. Certains, tel l’intellectuel américain Francis Fukuyama, actent « la fin de l’histoire » et la victoire complète de la démocratie libérale. L’absence d’un contrepoids idéologique fait apparaître pour d’autres le risque inacceptable d’un statu quo politique et d’un immobilisme culturel.


Jusqu’alors, Berlin-Ouest cultivait en sa qualité d’enclave territoriale la différence et la rébellion. Principalement, la culture était politique. Elle investissait l’espace public. Quand elle ne cherchait pas à éduquer politiquement les individus, en premier lieu les jeunes, au moins ambitionnait-elle la création de bastions identitaires. Cette contre-culture se conjuguait au rythme des musiques punk et industrielles, des squats, des manifestations et des fêtes autonomes.


Déjà les oppositions entre alternatifs et radicaux se faisaient pressentir. Les seconds accusaient les premiers d’avoir renoncé à l’engagement politique et accepté un mode de vie finalement « conformiste ». La « fin de l’histoire » accélère la scission en cours. Beaucoup migrent vers l’ancien Berlin-Est. Des pôles contestataires nouveaux se posent en rupture et proposent des lieux d’expérimentation collective inédits. La contre-culture conserve ses attributs punks. Elle les fusionne avec la musique électronique qui se démocratise depuis la fin des années 1980.


Cependant, la violence des événements historiques, leur précipitation et leur soi-disant inexorabilité pèsent sur le mouvement. Celui-ci se radicalise dans ses formes culturelles les plus avant-gardistes. C’est ainsi qu’en 1992 est fondé le groupe Atari Teenage Riot (ATR).

Alec Empire et l'ancrage politique

L’un des membres fondateurs du groupe s’appelle Alexander Wilke-Steinhof, avec pour nom de scène Alec Empire. Né en 1972 à Berlin-Ouest, il grandit dans un milieu familial fortement politisé, ancré à gauche et dans la lutte antifasciste. Dans les années 1980, il se découvre une vocation musicale qui devient le vecteur de son engagement politique. Déçu par le rap qu’il juge commercialement corrompu et le punk qu’il trouve dépassé, il investit la scène des rave-parties. Très vite, il fait siennes les politiques de réappropriation urbaine prônées par le mouvement autonome.


Aussi, faut-il voir ATR comme un outil politique et sa fondation est avant tout une réaction à l’émergence d’une scène d’extrême-droite en ancienne Allemagne de l’Est, à Berlin en particulier. Dans un sens, le groupe artistique devient organisation politique.

Un son violent et radical

Atari Teenege Riot prône l'antifascisme.
Un collectif avant tout politique

Alec Empire prône l’autonomie et l’antifascisme. Il s’oppose culturellement au phénomène de la Love Parade. Il l'accuse entre autres de répandre l’illusion d’un consensus et d’un vivre ensemble qu'il juge inaccessible tant que le système capitaliste existera. Aux sonorités claires et colorées de la Love Parade, il préfère les sons crachés et un verbe brutal, violent, où les racines punk se trouvent sublimées par l’apport industriel.


L’acte musical n’a pas vocation à accéder à la transe mais à susciter la révolte et l’engagement politique. En marge des soirées autonomes, le groupe produit plusieurs albums jusqu’à sa disparition en 2000. Certains titres extrêmement vindicatifs appellent à détruire l’Allemagne et à répondre à l’injustice par la violence. Renouant avec les symboles de guérilla urbaine des années 1970, ATR s'impose sur la scène autonome et acquiert une renommée internationale.


Les autorités allemandes réagissent à plusieurs reprises. Elles censurent notamment leur album de 1996, The Future of War qui dénonçait le racisme de l’État réunifié. Le 1er Mai 1999, le groupe participe en musique aux émeutes urbaines qui voient de graves affrontements entre la police et les manifestants autonomes. Dans les faits, un véritable baroud d’honneur pour un groupe qui incarnait le Berlin radical du début des années 1990.


Le futur n'existe plus

Alec Empire est la tête pensante du Digital Hardcore, ce style alliant punk et électro, dont il pose les bases musicales et militantes. Il propose un programme politique qui statue l’émeute en musique.


Mais il serait erroné de penser que le collectif qu’il a fondé avec d’autres passait pour un phénomène de société. Son influence politique était tout à fait mineure et se limitait à des cercles très restreints. Il serait tout aussi faux de penser que ATR cherchait à se substituer à l’action politique traditionnelle. En tout cas celle des traditions anarchistes, autonomes et antifascistes.


Alec Empire appelait à la résistance, à la colère et à la violence contre l’État, le fascisme et le conformisme bourgeois. Il avait cependant une approche très lucide quant à la faisabilité et à la réussite d’un bouleversement plus général de la société. Plus qu’un rejet du futur, c’est l’absence de futur qu’il dénonçait. Le courant qu’il avait initié ne pouvait exister que dans un certain cadre, forcément limité dans le temps.

Les artistes face aux bouleversements historiques

Alec Empire se revendique de l'anarcho-syndicalisme.
Porte-drapeau du mouvement Antifa ?

Les périodes de grands bouleversements provoquent toujours dans leurs premières phases la libération des forces créatives. Certains artistes et maîtres à penser jusqu’alors entravés dans des systèmes de représentation convenus et « normaux » profitent d’un événement, d’une période d’effervescence pour avancer leurs œuvres et leurs écrits. Ils deviennent ainsi les compagnons de route d’un mouvement dont ils s’inspirent et qu’ils influencent en retour. Le rapport est dialectique.


Ce phénomène apparaît régulièrement dans l’histoire. En 1917, beaucoup des surréalistes et des constructivistes avaient rejoint les rangs de la Révolution russe. Dans les années 1960, les luttes décoloniales et en faveur des droits démocratiques ont créé un contexte favorable pour le mouvement de libération culturelle. On peut même tracer un parallèle entre les grandes explorations et la troisième période de la Renaissance.


Partout, les leviers de création paraissaient irrésistibles. Ces interludes historiques sont intenses mais également très courts. La fenêtre se refermant, l’émulation culturelle s’estompe, s’essouffle et disparaît.

Contre une certaine idée de la Réunification

Le collectif fondé par Alec Empire s’inscrit lui-aussi dans une dynamique historique particulière, celle de la Réunification allemande. Mais le rapport est désormais antagonique car Alec Empire s’oppose au mouvement. Son approche est extrêmement pessimiste. Il considère cette unité nationale retrouvée comme l’une des pires choses possibles et une défaite idéologique à tous les points.


A ce titre, Alec Empire est le produit d’un monde qui s’éteint et auquel on annonçait la « fin de l’histoire ». La forme artistique ne pouvait qu'être exacerbée. Au-delà du message qu’il portait et de la qualité intrinsèque de sa musique, il est un excellent indicateur d’une période historique troublée. Il se pose malgré lui comme l’un des visages du refus d’une certaine vision de la Réunification allemande. Par la suite, il entame une carrière solo de DJ avec un certain succès et tentera une seconde version ATR, sans rencontrer la ferveur des années 1990.

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